Intervenir en nutrition chez les jeunes : entretien avec Andrea Sagni

Entretien avec Andrea Sagni, chargé de projets régionaux à l’IREPS Auvergne Rhône Alpes, coordonnateur du site internet « Savoirs d’intervention ».

Cet entretien est à retrouver en audio et en intégralité sur le podcast BANCO.

Dans le cas de la promotion de la santé, ce qui est vraiment important, c’est cette approche globale qui prend en compte plusieurs déterminants et cette approche aussi positive.

Andrea Sagni

Pourquoi c’est important de renforcer les liens entre recherche et actions de terrain ?

C’est très important pour améliorer la qualité des pratiques en promotion de la santé. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’effectivement dans ce domaine, il y a souvent d’un côté les chercheurs et tous les savoirs issus de la recherche scientifique, qui s’attachent très souvent à étudier, à enquêter sur les problèmes. Pourquoi il y a un certain problème de santé ? Pourquoi il y a des choses qui ne marchent pas ou certains enjeux qui peuvent relever de questions de santé ? Et de l’autre côté, il y a les acteurs de terrain qui s’attachent, quotidiennement, à être dans la solution de ces problèmes. Ils doivent expérimenter des possibilités, des solutions des différents des différents problèmes. Et ces savoirs, ils méritent d’être partagés. C’est essentiel de comprendre pourquoi il y a des choses, quels sont les problèmes, quelles sont les dynamiques qui tournent autour de certains enjeux de santé, mais c’est aussi hyper important de partager quelles sont les solutions, ce qui peut être mis en œuvre. Et c’est dans ce cadre là qu’il est très important de croiser ces différentes sources de savoirs, donc les savoirs produits par la recherche, les savoirs produits par les professionnel·les et de les rendre disponibles et accessibles. Et c’est à partir de ces croisements là qu’on va parler, en tout cas dans le domaine de la promotion de la santé, de données probantes sur les interventions.

On entend souvent parler de données probantes. Que signifie ce terme ?

Dans le cadre de la promotion de la santé – parce que les données probantes, c’est un terme qui relève de la médecine basée sur les preuves dans les années 90 – il faut tenir compte de la complexité, de la complexité d’action et de plusieurs déterminants qui sont en jeu, du contexte aussi, des différents contextes de l’action et des différents acteurs impliqués. C’est pour ça que dans le cadre de la promotion de la santé, ce qu’on entend par « données probantes » ce sont des données vraiment qui croisent différentes formes de savoirs, donc qui se nourrissent de tout ce qui peut relever de la recherche scientifique, recommandations, synthèses, etc. et des savoirs des professionnel·les. Et ces données sont d’autant plus probantes quand elles croisent différentes formes de savoirs et qu’elles sont utiles à la pratique. Il ne faut pas les considérer comme des recettes à appliquer forcément au pied de la lettre, mais justement, dans ce soucis de complexité, de prise en compte de la complexité et des différents contextes, ce sont vraiment quelque chose qui sont plutôt de l’ordre de repères, de guides, pour la mise en place des actions de promotion de la santé.

En ce qui concerne les interventions sur la nutrition des 0 – 25 ans, vous avez identifié six stratégies probantes. Quelles sont-elles, dans les grandes lignes ?

Alors dans les grandes lignes, les stratégies qu’on a identifiées, il y a en premier lieu la question de l’implication des parents, ne serait-ce que parce que le milieu familial est un déterminant important de la nutrition et que les mimétisme parents-enfants ont une place importante dans le développement global de l’enfant et de ses comportements.

Il y a comme autre stratégie les actions sur l’environnement, donc l’idée d’oeuvrer afin de créer un environnement favorable à la nutrition avec des éléments matériels, organisationnels, politiques qui facilitent un mode de vie favorable à la santé, du point de vue de la nutrition aussi.

Une autre stratégie : les interventions précoces et en milieu scolaire. Déjà parce qu’agir dès le plus jeune âge, c’est déjà un levier qui est hyper important pour promouvoir la santé mais aussi la lutte contre les inégalités sociales de santé, qui est très importante en promotion de la santé. Et parmi les actions par rapport à cette stratégie, il y a les actions dans les écoles qui sont déjà une façon de lutter contre les inégalités sociales de santé car effectivement, l’école, c’est un endroit où la grande majorité de la population peut être déjà touchée.

Ensuite, il y a comme autre stratégie la mise en œuvre d’activités interactives. Qu’est ce que ça veut dire ? Ça veut dire ne pas axer ses actions sur la simple transmission d’information de manière descendante, mais proposer justement des activités interactives et ludiques comme des ateliers cuisine, des groupes d’échanges qui sont des activités qui sont davantage appréciées par les parents et les jeunes et les enfants.

Une autre stratégie, qui relève aussi du plan national nutrition santé, c’est l’articulation entre alimentation et activité physique. Il est très important, dans le cadre des actions de la nutrition, d’articuler ces deux dimensions et de ne pas réduire la nutrition à une simple question d’alimentation et de ne pas réduire aussi l’activité physique, comme on peut avoir souvent tendance à le faire, à de l’activité sportive, mais avoir une approche beaucoup plus globale, d’ouverture qui articule effectivement ces deux dimensions.

Et la dernière stratégie mise en avant, qui est issue effectivement de ce croisement entre les grandes recommandations de promotion de la santé et les savoirs des acteurs de terrain, est celle de la mise en place d’actions dans la durée avec des interventions répétées. C’est vraiment l’un des fondamentaux en promotion de la santé, c’est idée de construire des actions avec une vision sur le long terme. Il ne s’agit pas de proposer des actions ponctuelles, mais des actions sur une certaine durée avec plusieurs interventions, avec un souci sur la mise en routine des pratiques qui peuvent être favorables à la santé.

Autrement dit, si un professionnel souhaite monter une action autour de la nutrition pour un public jeune, je pense notamment aux diététicien·nes qui sont parfois sollicité·es par des écoles, à quoi doit-on faire attention pour réussir son action de terrain ? Est-ce que l’éducation à la santé seule est efficace en terme de prévention du surpoids ?

Pour un professionnel qui veut mettre en place une action par exemple dans une école, un premier point très important quand on fait la promotion de la santé, c’est justement de bien garder en tête que la santé n’est pas uniquement le résultat de choix ou de comportements individuels et qu’il y a effectivement toute une série de déterminants qui ont un impact sur la santé, les déterminants de la santé, et ces déterminants peuvent relever de dimensions qui sont certes individuelles, biologiques, psychologiques, modes de vie, mais qui sont aussi collectives, politiques, socio-économiques, culturelles, environnementales et que c’est souvent ces dimensions collectives qui ont un impact encore plus fort que les dimensions individuelles.

Or, une fois qu’on a dit cela, concrètement, comment agir ? Je vous donne juste quelques exemples que l’on pourrait trouver dans le site. C’est déjà quand on doit agir en nutrition, d’inscrire la nutrition dans les projets des structures, par exemple dans une école, avec donc l’objectif de faire en sorte que cette thématique puisse être intégrée dans les quotidiens de la structure et pas comme quelque chose à faire en plus de temps à autre. Et du coup, impliquer tous les différents acteurs qui travaillent, les équipes éducatives, toutes les parties prenantes qui travaillent autour de l’enfant et des jeunes, et démontrer que tous les acteurs ont un rôle à jouer. Dans ce cadre là, il peut être très important de mettre en place, par exemple, de la formation pour les professionnels et pas uniquement avec les professionnels qui sont directement en lien avec la santé ou l’alimentation au sein de la structure.

Il est très important aussi de renforcer les liens entre les activités qui peuvent être proposées à l’école et la maison, de faire les ponts avec la maison, proposer aux enfants des activités qui peuvent être reproduites aussi facilement à la maison.

Il y a aussi, comme je l’ai évoqué, la mise en place d’activités interactives et ludiques autour de la nutrition, mais aussi, de manière plus globale encore, des activités qui peuvent faire le lien ou en tout cas rapprocher les enfants de l’écoute de leur corps, des sensations positives aussi produites lors d’une activité particulière. Donc, il s’agit vraiment de partir des vécus, des vécus aussi des enfants et de leurs sensations, et être un lien avec la pratique quotidienne.

Ce qui est très important aussi et qui ressort des pratiques des acteurs de terrain avec qui on a pu échanger dans la construction du site, c’est de centrer, toujours avec cette idée de promotion de la santé, recentrer les actions sur ce qui relève de la santé, l’amélioration de la santé et du bien-être, plutôt que sur des messages qui sont axés uniquement sur la perte de poids. Et de choisir donc une approche vraiment positive à la nutrition avec des messages motivants qui développent la capacité d’agir des personnes et qui se base sur les ressources des personnes pour améliorer leurs choix de santé.

Vous avez parlé de l’importance de mobiliser les parents. C’est souvent un aspect qui est difficile à mettre en place. Comment s’y prendre en pratique ?

Alors oui, c’est effectivement un aspect dont beaucoup de professionnels qui s’y confrontent mettent en place différentes stratégies. C’est une recommandation de la littérature scientifique, mais effectivement, comment s’y prendre concrètement ? Ça peut être un peu plus difficile.

Il y a plusieurs aspects. Il y a toute une dimension qui relève plutôt de l’aller vers, qui peut être physique. Il s’agit par exemple de mettre en place des actions qui sont à proximité des lieux de vie des personnes ou qui, par exemple, se greffent à certains événements où l’on sait que les personnes ont tendance à aller, par exemple des fêtes de quartier. Ça peut être déjà une première façon pour « aller vers », l’aller vers physique. Il y a aussi l’aller vers financier. Ça veut dire qu’il est bien d’être vigilant à faire en sorte que les actions proposées n’engendre pas de coûts pour les participants, et là, justement, dans un souci d’éviter de créer davantage d’inégalités sociales de santé et faire en sorte que le plus grand nombre puissent y participer. Il y a aussi un aller vers qui relève de l’adaptation, ne serait-ce qu’au niveau des temps de personnes, de favoriser des horaires adaptés aux publics, proposer plusieurs créneaux horaires et aussi proposer des modes de garde d’enfants pendant les actions, et rappeler aussi régulièrement une activité, quand une activité va avoir lieu le rappeler aux personnes inscrites.

Un autre levier pour favoriser l’implication des parents, c’est aussi l’idée de valoriser les productions de certains enfants. Par exemple, si on propose des ateliers de réflexion, des ateliers cuisine, il peut être intéressant, dans ce cadre là, de créer par exemple un petit documentaire fait pour les enfants autour de ces questions là, ou éventuellement des expos, en tout cas des moments où l’on valorise les productions des enfants pour que les parents puissent se rapprocher des actions et être en lien avec les contenus proposés dans les différentes actions.

Au delà de tout ça, de cette question d’aller vers et d’impliquer, il y a aussi une très importante question de posture. Quand on intervient auprès des parents, c’est vraiment avoir un approche positive et bienveillante et donc ne pas culpabiliser les parents justement, dans les messages qu’on leur propose ou tout simplement dans la façon d’échanger avec eux, être dans une posture bienveillante d’ouverture et surtout valoriser les compétences des parents, leurs expériences, leurs savoirs, ne pas se poser comme quelqu’un qui va leur dire quoi faire ou ce qui est bien ou mal à faire pour les enfants. C’est quelque chose vraiment à éviter, sur laquelle il faut vraiment être vigilant. Il est vraiment important de rester dans l’ouverture pour favoriser l’échange, le partage, rester ouvert aux différentes formes de parentalité, éviter de proposer une réponse idéale et unique pour tout le monde et prendre en compte aussi toutes les différences culturelles. La nutrition et les questions d’alimentation sont aussi très souvent marquées par des éléments culturels liés à la tradition ou à la provenance, et du coup vraiment être dans cette dimension d’ouverture et de bienveillance et d’écoute.

Comment adapter la communication pour éviter d’aggraver les inégalités sociales de santé ?

C’est vraiment une question qui relève de ce qu’on appelle la littératie en matière de santé. Quand on parle de littératie en santé, on se réfère à l’attente d’un niveau de connaissances et de compétences personnelles qui permet d’agir pour l’amélioration de la santé individuelle et communautaire. Donc l’essence de la littératie va bien au delà de la capacité par exemple de lire à un matériel informatif ou de repérer des conseils. Il s’agit là encore de quelque chose de beaucoup plus global qui notamment permet aux individus d’avoir un accès à l’information sur la santé, d’adopter certaines postures, de s’exprimer, de pondérer et d’évaluer aussi leurs propres choix.

Donc, quand il s’agit de communiquer sur une action, il y a vraiment tout l’aspect de la communication autour de l’action, des activités proposées, du projet. C’est de bien être clair sur les objectifs du projet, de prendre le temps aussi d’écouter éventuellement les questionnements, les doutes, d’utiliser plusieurs supports de communication, véhiculer la communication de manière différente, par exemple de prévoir des moments de rencontre avec les parents, par exemple dans le cadre d’une action dans une structure au moment de la rentrée, de la sortie des établissements, prendre le temps ou en tout cas se rendre disponible pour communiquer avec les parents sur l’action, en tout cas permettre une accessibilité, un discours le plus vulgarisé possible afin de permettre une accessibilité efficace à l’action, toujours dans une perspective de réduction des inégalités sociales de santé. Donc ça peut se faire à travers de différents supports, sur le site, les professionnels peuvent trouver de nombreux exemples.

Il y a aussi une communication qui doit être adaptée au moment où l’action mise en place. Par exemple, dans un atelier, l’idée c’est de ne pas se limiter en tout cas à la simple transmission d’informations, mais d’être vraiment dans une dynamique qui implique les publics de manière participative. Du coup, être vraiment dans la création de mises en situation, d’expérimentation, de jeux de rôles l’éducation par les pairs aussi est très importante. Construire des activités qui puissent faire sens, par rapport aux pratiques quotidiennes, par rapport aux besoins, vraiment prendre beaucoup de temps aussi pour écouter quels sont les besoins des personnes. Partir de là où elles sont, avoir vraiment cette disponibilité et prendre du temps pour construire ensemble les actions.

Finalement, si on veut agir pour prévenir le surpoids, il faut donc penser global, ne pas se limiter aux interventions qui ciblent l’individu ?

Exactement, en tout cas dans le cas de la promotion de la santé, ce qui est vraiment important, c’est cette approche globale qui prend en compte plusieurs déterminants et cette approche aussi positive.

Ce qui est très important surtout, et qui est mis en avant dans les différents leviers du site, c’est vraiment avoir cette approche positive, et sortir du message prescriptif et culpabilisant qui se concentre uniquement autour du poids. Et justement, je dirais faire la réflexion que si l’on impute souvent au surpoids et l’obésité une dégradation de la qualité de vie, il est très important de s’interroger aussi sur l’impact de la discrimination et de la stigmatisation de toutes les questions liées autour du poids, de l’impact que cela a vis-à-vis de l’adoption aussi de comportements favorable à la santé, parceque s’il est vrai qu’on veut obliger un enfant qui est en surpoids de faire de l’activité physique, dans ce souci de le faire maigrir sans se préoccuper qu’à côté il peut être un objet de harcèlement, il peut être discriminé en fonction de son poids, alors effectivement, c’est quelque chose qui ne pourra pas lui permettre de lui donner la possibilité de s’engager dans une activité positive pour la santé. Et du coup, c’est très important d’être dans cette approche globale et sortir des messages culpabilisants, de prendre en compte l’impact de la stigmatisation en fonction de forme corporelle, de travailler sur ça.

Comme vous le disiez, sur le site, il y a d’autres espaces thématiques dont un espace sur les compétences psychosociales. Travailler vraiment sur et autour de l’empathie avec les enfants, par exemple pour lutter contre le harcèlement scolaire, qui peut se produire aussi en raison des formes corporelles. Travailler sur la conscience de soi, l’estime de soi, l’idée que, en dépit du fait qu’on puisse correspondre ou pas à une norme corporelle, on a une valeur et c’est vraiment en vertu de cette valeur qu’il est important de faire des choix positifs et de s’engager pour son bien être et sa propre santé.

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